Photos de l’exposition à la Maison de la Catalanité
Photos de l’exposition à la Maison de la Catalanité (11 Bastion Saint Dominique, Perpignan) avec la galerie Maria Dos qui a lieu du 11 juillet au 28 août 2011.
Photos de l’exposition à la Maison de la Catalanité (11 Bastion Saint Dominique, Perpignan) avec la galerie Maria Dos qui a lieu du 11 juillet au 28 août 2011.
Aussi loin que je me souvienne, c’est lors de promenades en famille qu’il m’a été donné d’entendre, pour la première fois, cette phrase qui me ferait tant d’effet. Nous longions le cimetière des frères dominicains puis nous traversions les bois jusqu’à déboucher, par les chemins de terre serrée, sur le couvent Sainte Marie de La Tourette. Au printemps, l’édifice se détachait gris net dans la lumière froncée des dimanches après-midi. Mais, ce matin, cette phrase qui n’est jamais bien loin bouge à nouveau. Elle bouge parce qu’on m’a dit, alors que je faisais défiler trente pages d’un carnet de Georges Badin devant deux yeux pas faciles, ce que j’avais entendu dans la bouche de mon père, il y a plus de vingt ans. Il parlait de la façade rêche du couvent sur pilotis de Le Corbusier: « ça de l’art… moi aussi je peux le faire! ».
J’ai pourtant dû savoir, par instinct, que certaines choses tirent leur grand pouvoir de l’ignorance qu’elles nous donnent à toucher. Pour cette raison, peut-être, sans que j’en sois vraiment responsable, mon jugement s’était suspendu. La façade nue se tenait dans son évidence énigmatique (et l’écrivant, je ne peux pas ne pas songer aux tableaux de Jérémy Liron qui montrent de façon quasi obsessionnelle cette forme de présence) telle la phrase de mon père, posée comme une vitre seule et sale dans le paysage.
Alors, ce matin, une nouvelle fois, j’aurais pu me rendre aux évidences, en tournant ces pages de Badin. Tout le monde peut… Pourtant, j’étais déjà intrigué, enfant, par le simple constat que très peu s’y jettent comme le font Badin et d’autres, de toutes leurs forces, toute leur vie, avec une une indiscutable nécessité. J’étais moi-même le terrain d’une telle incapacité. Je voulais être peintre, mais ce qui d’une certaine façon m’aimantait, m’était conquête impossible. Le moindre trait me répugnait et n’était jamais qu’un trait loupé sous ma main. C’est donc dans cette tension « je peux le faire / j’en suis fondamentalement incapable » que je me suis installé, durant des années, sans pouvoir m’expliquer clairement dans quelle mesure il était légitime d’appeler ça de l’art. D’ailleurs, je me suis toujours bien mal défendu. Et s’il fallait défendre ma personne, contre ceux qui savent et peuvent, tout autant que l’œuvre, c’est que j’étais mis en cause. L’expérience intime à laquelle l’œuvre me permettait d’accéder était facilement dévastée par quelques phrases. Il m’est longtemps resté impossible de dire à certains qui avançaient de tels arguments que non, ils ne pouvaient le faire. J’ai pris l’habitude de fuir ce genre de conversation, n’ayant pas le cœur à expliquer pourquoi, selon moi, chacun ne le pouvait pas – alors que dans le même mouvement, j’étais persuadé que chacun avait la possibilité de tenter l’aventure qui n’est pas possession d’une élite. Puis, faisant face à un tableau de Badin, l’immédiateté de la perception dicte que ce qui se tient là, chacun le peut. Un enfant le pourrait, là, sur le champ. Etaler de la peinture, barbouiller… Alors je me contentais de répondre, toute colère rentrée, « fais-le, si tu en as besoin« . C’était, il me semble, la réponse la plus honnête. Dans ces circonstances, on a beau citer Picasso expliquant qu’il a mis sa vie à savoir dessiner comme un enfant, cela ne fait pas mouche. Comment peut-on tendre vers ce qui d’apparence n’est qu’une régression puérile. Parce que cela n’est ni beau ni propre ni satisfaisant. On ne trouve dans certaines compositions de Georges Badin que peu de lignes qui s’agacent dans le blanc, qui forment une fenêtre tendue sur l’air ou bien quelques peaux d’oranges qui voisinent avec un nuage bleu. On y trouve aussi des emballages, des crayons ratiboisés, de la ficelle, du tissu, des poils ou des empreintes partielles de semelles. Mais chacune de ces lignes, de ces touches de couleur et de ces incrustations est dépositaire du plein engagement du peintre. C’est exactement ce qu’il manquait à mon trait loupé.
Dans un bref texte que Joël Bastard consacre à Georges Badin, on peut lire « Exister, c’est faire du bruit avec les outils les plus intimes. » Alors il faudrait peut-être s’efforcer d’entendre régression pour ce qu’elle vaut. Non pas comme une perte, une déperdition, mais comme une faculté. Faculté d’être en lien avec ces outils. Avec différents niveaux de pensées. C’est la capacité d’être en phase avec un berceau de sensations. Badin pense avec l’espèce de tamis primitif que furent nos yeux mal éduqués. Ses peintures disent la commotion de mondes qui se rencontrent et s’affrontent. Sa main se rappelle dans la couleur. Une phrase de Pierre Soulages tirée d’un un entretien avec Charles Juliet m’avait fait forte impression. Il avoue « ce que je fais m’apprends ce que je cherche« … A sa façon, Soulages nous rappelle que la main précède la pensée. Et s’employant à ne jamais laisser le tête prendre le pas sur la main, Badin nous rend le pouvoir de s’émouvoir neuf face au monde.
Certains auraient pu me prendre au mot et faire du Picasso, du Staël, du Badin, quand je leur suggérais maladroitement de le faire. Mais, même si l’on faisait abstraction de l’épaisseur du temps dans laquelle ces peintres s’inscrivent, même si l’on omettait leur ténacité à faire ce qu’il font jusqu’à laisser parfois leur peau dans la lutte, il ne s’agirait pas de le faire parce qu’on peut ni même parce qu’on sait. C’est précisément l’inverse. L’ignorance est le moteur. On cherche et quelque chose nous cherche. L’usage qu’on fait de son savoir me paraît chose cruciale. Libre à chacun de s’en servir d’ornement ou d’en faire sa pelle et creuser. Je m’imagine, en avançant ces quelques mots pour Georges, que c’est ce rapport qui peut nous conduire vite au « je peux » fanfaron. Certaines œuvres – ce fut le cas du couvent de Le Corbusier pour moi, c’est le cas des grandes toiles de Badin qu’on reçoit pliées dans des paquets par la poste, c’est aussi le cas de nombreuses pages de ses carnets – nous donnent l’occasion de faire quelque chose de plus vivant de ce qu’on sait ou croit savoir.
Mais sans doute était-il incongru d’en venir à Georges Badin par un souvenir du couvent de Le Corbusier, un dimanche après-midi. Je ne crois d’ailleurs pas qu’il y ait une quelconque raison de faire un parallèle entre eux. C’est le seul sentiment d’évidence éprouvé face à leur travail qui les rapproche ici. Il y a ces phrases, encore, qui résonnent vers les propos de Bastard: « Prendre possession de l’espace est le geste premier des vivants, des hommes et des bêtes, des plantes et des nuages, manifestation fondamentale d’équilibre et de durée. La preuve première d’existence, c’est d’occuper l’espace. » Elle sont de Le Corbusier, justement. Je les avais relevées dans un tout autre contexte, mais c’est ici qu’elle font sens. La peinture de Badin est en effet une succession de gestes intimes de vivant pour gagner l’espace. Mais s’accaparant cet espace, Badin le décuple. Il agrandit la surface. Bien sûr, on pourrait dire de toute peinture qu’elle le fait, mais, les toiles de Georges Badin, c’est un exemple parmi d’autres, font directement place aux textes d’écrivains tel que Michel Butor ou Hubert Lucot. Badin cherche la proximité des auteurs. »Les toiles de Badin sont amples, magnifiques et se suffiraient à elles-mêmes. Mais le peintre, modestement, veut des mots, aimante une complicité qui le ramène à sa naissance artistique première: la poésie. » (Daniel Leuwers). Et même si la peinture de Badin suffit, on a le sentiment qu’elle tient à peu de chose. Elle est tout près de n’être pas. Tout près de l’effondrement. D’ailleurs Badin signe l’oubli. Il signe le manque et le rien comme partie pleine du travail. Il assume que son art soit la proximité du peu. C’est sa grande force et sa beauté. En témoigne la page oubliée, restée blanche mais signée, issue du carnet peint dont il était question plus haut. Cela ne paraîtra qu’anecdotique à certains. Après tout, ils peuvent le faire!
Armand Dupuy
1er juillet 2011
J’ai commencé le texte Pour Georges chez moi dans le Jura fin avril 2011, au milieu de ses peintures et des livres faits ensemble, principalement pour les Editions Collection Mémoires. Je l’ai terminé le 10 juin devant nos derniers livres d’artiste réalisés en mai : Corrida et La compagnie d’une chanson ( Editions C.M ) à la Villa Marguerite Yourcenar où je suis en résidence d’écrivain pour écrire un roman. J’ai écrit ce texte pour tenter de verbaliser pourquoi sa peinture me fascine autant.
Pour Georges
Une tempête dans le rouge. Un fruit écrasé dans le bleu. Un coup de blanc pour éblouir le dernier vert. Toutes les métaphores ne suffiront pas pour écrire le désir, la joie et l’enjeu de la peinture de Georges Badin. La force d’une peinture debout. Le muscle tendu dans l’épaisseur de la chair, Georges Badin traverse les éléments colorés de son existence. Exister, c’est faire du bruit avec les outils les plus intimes. Un bruit de cœur qui bat, de main qui claque, prend, caresse. Un bruit de bouche et d’oreille, de sexe. Un bruit de langue qui signe la forme idéale. Un bruit de territoire. La peinture de Georges badin fait du bruit sur tous les supports possibles, du parasol à la toile. Du papier dit riche à celui dit pauvre. Elle fait un bruit de couleur que l’on entend même les yeux fermés.
Joël Bastard
L’exposition Georges Badin en partenariat avec la galerie Maria Dos aura lieu :
Maison de la Catalanité (localisation)
11 Bastion Saint Dominique
Perpignan
Du 11 juillet au 28 août 2011
Informations: 04 68 08 29 35
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BONNE NOUVELLE
ANNONCIATION
Rose
La couleur se détache tendrement
Posée sur un fond doré
Deux mains
Tendues sous un soleil
De violette
NOËL
Morte la raison et morte la saison

La fraîcheur de l’abri
Avec son toit pentu
Troué
Tout se tait
Le brin du silence
FUITE
Le palmier les voit
Passer
La hâte
Le manteau

L’âne
Et l’enfant au cœur
PARMI LES LIVRES
L’enfant tournait
Les pages
Crème
Des livres
Et les textes retrouvaient
Leur allure juste

II. Scènes de la vie publique
ENTRE LES EAUX
A l’instant
Où l’officiant quasi nu
Opéra
Aucune ombre voluptueuse
Ne se reflétait
Dans les eaux vertes du fleuve
TRANSFIGURATION
Brusquement

Le feu
Brusquement dans la chair
Exultant
Sous la dévoration du phosphore
Se détourner était-il simplement possible
L’ALCHIMISTE DU FUTUR
Dans le ventre des jarres
L’eau frémit
Les terroirs à venir se mobilisent
Sous le soleil des apéritifs
Nul ne sent encore
La vibration nouvelle

AUX OLIVIERS
La leçon de la pierre est partout
Dure
Loi de l’escalier
Mais un rameau
Perce d’éternité
Entre vagues et plissements
III. Scènes du réveil
CENE
Bras serpentins
Mains de houle

Les corps bouleversés
Autour de Lui
Les têtes s’avancent
Reculent devant cette nouvelle
CROIX
Trois croix
Surplombent et la foule d’antan
Et le public d’aujourd’hui
L’une centrale
Mordue d’amour

Forcément plus haute
NOLI ME TANGERE
Un voile de vent bleu
Et
La main de Madeleine se vide
Tout son sang reflue
Dans le cramoisi pulpeux
De sa robe vénitienne

PENTECÔTE
Langues virgules
De feu Suspendues
Quelles paroles chuchotez-vous
Aux deux hommes penchés
Interloqués
Ainsi qu’à l’homme réfléchissant
Lucien Giraudo (Janvier –mars 2011)
Un livre sur Arches, 52×34cm, comprenant des peintures originales de Georges Badin, des textes manuscrits de Michel Butor. Cet ouvrage réalisé en 7 exemplaires entre Céret 2010 et Lucinges 2011 est enregistré au catalogue de l’écart sous le numéro 2014.
Livre comprenant des poèmes manuscrits d’Armand Dupuy et des peintures originales de Georges Badin, 6 exemplaires numérotés et signés par les auteurs et daté de mars 2011.
C’est un vrai plaisir d’oeuvrer avec Georges Badin. Cela dure depuis six ans, et je ne l’ai toujours pas rencontré ! C’est dire que tout se passe dans le travail -et c’est bien ainsi.
De longue date, j’ai admiré Georges Badin. Je connaissais ses livres avec Butor, j’avais vu de ses expositions dans la rue de Seine qui m’est si chère à Paris (j’y ai vécu mes années d’étudiant). Lors d’un séjour au Québec, j’avais même trouvé de lui un livre de poèmes édité au Mercure de France. Peu après, j’avais acheté un livre qui intégrait une peinture de lui chez Ecbolade et avais obtenu de l’éditeur l’adresse de l’artiste. L’aventure pouvait commencer.
Avec Georges Badin, ça fonctionne dans les deux sens.
Il y a d’abord les petites feuilles manuscrites que je l’invite à accompagner. Elles incluent de mes textes personnels, mais aussi des textes de Butor et de poètes qu’il a lui-même sollicités ou que je lui propose dans le cadre des « livres pauvres » -ces collections de livres d’artistes hors commerce que j’ai lancées en 2002. Georges Badin se retrouve ainsi associé à Henri Meschonnic, Pierre Oster, Patrick Chamoiseau et j’en passe.
Et puis il y a les livrets que Georges Badin a préparés et déjà peints et où il attend un texte. Chaque livret peut atteindre jusqu’à une vingtaine de peintures chacun. C’est une véritable fête.
Il y a enfin ces immenses toiles roulées qu’un porteur spécial dépose à ma porte et où il s’agit de mêler quelques mots de poète pour que, dans l’esprit de Georges Badin, l’oeuvre soit parachevée. Cette technique de la toile écrite, Georges Badin l’a expérimentée avec Butor -et elle révèle la place prééminente que le peintre accorde à la poésie. Les toiles de Badin sont amples, magnifiques et se suffiraient à elles-mêmes. Mais le peintre, modestement, veut des mots, aimante une complicité qui le ramène à sa naissance artistique première: la poésie. Badin figure, en effet, au catalogue du Mercure de France en compagnie d’Yves Bonnefoy et d’André du Bouchet. Devenir peintre, ce sera pour lui une façon de rester poète et de le vérifier auprès d’autres poètes de toutes les générations.
Ce que j’aime, c’est que, lorsque j’envoie des textes manuscrits à Georges Badin, ils me reviennent couverts de peintures et de traits au fusain, dans la semaine même -ou peu s’en faut. Il y a une vitesse d’exécution, une fougue prompte à délester toute déperdition dans le travail de Georges Badin. En cela, il est poète. L’aventure tient du rapt. Je lui envoie des raccourcis de mon histoire personnelle (c’est ainsi qu’à tort ou à raison je conçois le poème) et il les atteste de sa griffe inimitable. Il y a un peu de Jackson Pollock dans ce peintre très gestuel, mais il y a aussi une sorte de corps à corps plus intime (on dirait qu’il se couche sur sa toile) avec la peinture même où Badin intègre des bouts de bois de son jardin, des morceaux de ficelle aussi.
C’est gai. Une forme d’art total. Je pense souvent à Picasso, à cause de cette véritable fébrilité qui entend contrecarrer la mort ou les forces négatives qui nous travaillent. Je sens Georges Badin du côté de la jeunesse toujours. Ses bleus sont intenses. Il y a même un bleu Badin qui me fait frémir. C’est l’été, la mer, mais aussi le miroir où l’été s’efface, où l’on a été donc et qui laisse des bleus. Le rouge s’étale par flaques. « Flaques de verre » chères à Pierre Reverdy, mais, plus encore, quelque chose comme « Le Chant des morts» du même Reverdy , accompagné des grandes traînées de peintures rouges de Picasso (ce chef-d’oeuvre a été réalisé par l’éditeur Tériade et figure pour moi le plus beau livre du XXème siècle, avec le fabuleux « Jazz » d’Henri Matisse).
Fort de tels patronages, on se sent bien avec Badin, comme protégé par l’anse de la baie de Poulhilles , toute proche de sa maison de Céret- lieu cher à Picasso, comme on sait.
Le facteur (sorte de succédané du Père Noël) apporte toujours de lui des surprises, des moments d’émerveillement. Ça vit, ça résiste, rien n’est triste. Cette fougue me fait vivre. J’adore Badin et le dis et le redis en maints textes. Celui-ci aussi.
Daniel Leuwers
Mars 2011
Répliques à Daniel Leuwers
Si peu de vie qu’il y ait, elle est à considérer comme un foyer qui ne peut s’éteindre. Deux faits, l’un n’a pas d’auteur ni d’origine, l’autre vous mène à la vivacité si faible qu’elle émeut, à la beauté tellement écrite ou peinte ou chantée qu’elle ne s’éloigne pas, se complaisant dans cette disparition qui la tente. Il y a autant de force, peut-être voulue, chez Daniel Leuwers, des partir pour tout le bonheur où il se trouvera : Brésil, Israêl, Valras … et les envois qu’il me faisait avec la volonté farouche d’écrire à l’aventure pour ne pas être devant décevoir. Ce qu’avait atteint Chopin en se servant du clavecin avec un seul mot « liant » ou « allegro », Leuwers le savait bien, sa vie me l’avait appris.
« Je n’entends / Que son pas qui se risque dans la nuit / Gauchement, vers en bas, sans main qui aide » (« Une photographie » Bonnefoy). Phrase dont les mots qu’il faudra suivre, délaisser peut-être pour que la poésie à venir ne s’estompe pas.
« La laitière » de Vermeer s’impose : le jaune et le bleu, déjà par le secours des tissus, corset et tablier. Il y a du rouge qu’il faut chercher, mais présent. Tu as écrit « comme une flaque » dans beaucoup de mes toiles. Ce qui est éclairé : deux faits si l’on veut, elle verse le lait, concentrée, attentive et l’autre, la lumière donne un avenir absolu à cet instant. (« Eterniser l’instant » Baudelaire)
Ton texte est une longue histoire avec un début où accroché par ce que tu vois ou lis tu veux poursuivre : deux noms de poètes majeurs.
Si j’en viens à notre collaboration, au fait que j’allais vite avec les feuilles que tu m’envoyais et que je colorais ou griffais (le chat hier aiguisait ses griffes sur le tronc du tilleul du jardin, j’étais là à ses côtés), je vais vers cette expression : « attester les raccourcis de mon histoire personnelle ». « Certifier, garantir la réalité ou l’exactitude de quelque chose » (Larousse). Daniel qui écrit me pose à ses côtés sur son chemin ou pays, j’ai ce passage avec mes genêts, mes feuilles, l’arrêt sur la montagne et cette bande bleue, ciel ou ovale ou courbe de la colline vers la mer. D’autres images si l’on feuillette le carnet iront sans s’arrêter jusqu’à la cascade du gouffre de la Clapère. Daniel encore se penche sur la toile et y voit un gestuel proche de Pollock et de ses danses. Heureusement qu’il emploie plus loin le verbe « se coucher » et c’est toujours la toile, sa ferveur. Si il y a une suite à nos rencontres, J’attends de Daniel qu’il me donne des mots à voir, à entendre, comme si j’étais poète.
Georges Badin
Où vous rencontrerez-vous, écriture et personne ? Vous écririez pour que les lignes vous secondent, noires sur la page tenue sur une écritoire. Elles agiraient mais pour le moment elles sont sans précision, en désordre et vous oppressent.
« Elle déconstruit l’hypothèse divine » (Raphaël Enthoven), l’écriture qui se sert de ses armes contre la culpabilité, le dieu social avec les paroles imposées dans ses églises, répétées sans que les fidèles s’en aperçoivent, alors qu’elle manifestera dans ses détours et cercles ou accès aux montagnes une indécence qui ne se laisse pas prendre aux mailles, aux filets. Compacité des sons, de l’un à l’autre séparés, unis, suivant une droite comme les bras étendus d’Aphrodite, les recevant dans un ultime abandon.
Des événements, les premiers hommes . Ils s’ajoutent à ces noms une liberté devant laquelle ils se trouvaient contraints d’être et qui dans ces deux situations d’être les dirigeraient vers la beauté dès leur rencontre. Dans le cas de l’écriture il se dirigerait vers la déconstruction. Dans le second cas, où peindre dépendrait des événements. Se dire dans la déclamation (déclamer) et tout de suite, dès la première note, en mettant le doute à nu et il y est contraint, si bien que les notes se joignent par un souffle brûlant, s’appellent par un creux au noir lisse et actif et c’est la sonate en si mineur de Chopin. Les couleurs sont soumises à la même marche, précipitation ou lenteur : le bassin par exemple est bleu, il le voudrait changeant selon le jour, l’heure, et il s’ensuit des bandes de couleur, bleu clair, bleu outremer, bleu couchant de soleil qui sont éparpillées pour se rejoindre peut-être bientôt avec les toiles ou les papiers qui les multiplieront, les assembleront pour le cercle du bassin autour duquel l’enfant tournait.
Ce qui aura été donné à lire n’a jamais été attendu et si l’oscillation entre les notes de la sonate comme entre les mots de l’écriture sur la page ou seulement entendus dessine ce que va poursuivre la ligne ou la courbe, le lecteur sera le premier auteur.
Le verbe non loin de lui, il se dérobait à son regard, sur le carnet les taches de couleurs glissaient (on pourrait mieux dire que leur surface était transparente et lisse comme l’eau souvent qui l’arrêtait) et, le danger était de donner à ces taches trop de vouloir être avant toute intention de nommer qui se rapportait évidemment au peintre, de côtoyer le bassin, de faire que l’eau jaillisse du rocher et surtout s’il atteignait de telles limites qui pouvaient être de mort, c’était pour, avec la page suivante, retrouver le cercle, l’eau, les feuilles, le rocher, les poissons. Le verbe premier était « se dérober ».
2 janvier
La toile sur châssis, la toile souple, au sol, grandes surfaces, la liberté qu’elles offrent a ses absolus, les rythmes qu’elles tissent (retour à Pénélope), le soir effacé, toujours recommencé, la beauté a ses jours, ses nuits, les regards des passantes, des notes écrites sur le tissu vont jusqu’au livre « mais la nature est là qui t’invite et qui t’aime / Plonge toi dans son sein qu’elle t’ouvre toujours » Lamartine.
23 janvier
S’il avait en tête cette phrase « Dehors la nuit est gouvernée » (Char), c’était pour détacher le verbe, lui donner un sujet, l’écriture, vouloir se saisir du temps et lorsqu’il écrirait souhaiter se perdre dans ses enthousiasmes , être à l’avant, comme si c’était un navire dont il ordonnerait la route, mais en n’étant pas maître de ses accidents.
24 janvier
Le poème long oscille entre les affirmations, les conseils pour faire croire à une certaine lucidité et après avoir fait quelques strophes descriptives de la nature : les deux ruisseaux qui courent puis disparaissent, les bois dont les feuillages s’entremêlent, il rédige une sorte d’ordonnance pour lui alors la vraie écriture aurait été de déjouer toutes les affirmations et de les mettre en doute.
29 janvier
Si le poète du vallon avait peint, utilisé des couleurs, il aurait écrit : « Le tableau n’est que le résultat d’un travail ». Se serait-il arrêté sur la condamnation à la mort qu’il propose malgré lui à l’inattention, au présent de tous les possibles, à l’hospitalité que Derrida souhaitait, attendait, a parcourue et qui ne l’a jamais fait chuter. Heureusement quand il se perdait,
1er février
Sur le chemin d’abord montant, à droite la colline avec ses chênes-liège et ses terrasses, à droite un creux, mais ce qui accompagne, ce sont les quatre impromptus de Schubert qui se décomposent en deux temps, faible et fort. On est pris uniquement par la route et, d’une façon semblable aux notes du début de l’impromptu qui ne donneraient qu’une direction, qu’un imaginaire, tous deux mouvants. Ce qui nous éloigne à jamais d’un système.
Le poète a sûrement cherché le sens du mot contingence dans le dictionnaire pour voir s’il pouvait ôter l’effet du hasard. De « Air » à « La chaleur vacante », André du Bouchet a donné à la page un aspect sculptural : les blancs entre les phrases, les mots sont des vides avec de l’énergie qui écrit et ainsi il ne peut éviter le poème comme passage d’éternité.
« La vocation artistique ne naît pas de l’émotion éprouvée devant un spectacle mais devant un pouvoir… Comme le peintre, l’écrivain n’est pas le transcripteur du monde, il en est le rival. » (Malraux, L’Homme précaire et la littérature)
J’écris : la page qui décrit les apparences du monde devient force, la lutte ne s’impose pas, ne capture rien.
Georges Badin